15 décembre 2005

La ruade du Gallo (les panneaux bretons font des vagues)


J'ai trouvé ce petit article de Luc Le Chatelier dans le Télérama n°2918 (sorti dans les kiosques hier) qui a attiré mon intention. Je vous le retranscrit dans son intégralité et vous le laisse à votre entière appréciation.

"À l'ouest d'une ligne Saint-Brieuc-Vannes, dans la région dite de Basse-Bretagne, on parlait breton, jusqu'à ce que, dans les années 20-30, les hussards noirs de la République inculquent le français à coup de règle ; à l'est de cette même ligne, on parlait gallo, un patois d'origine latine. En novembre 2004, le conseil général du Morbihan a décidé d'appliquer sur ses 261 communes et ses 4 400 kilomètres de routes départementales une double signalisation français-breton. Problème : le Morbihan est à cheval sur la Basse-Bretagne et le pays gallo. Côté gallo, sept conseils municipaux se rebellent : "Pourquoi donc Réminiac deviendrait-il Ruveniag ? interroge Joseph Orhan, 72 ans. Le nom de la paroisse est attesté dès 856 dans le cartulaire de Redon sous la forme de "Ruminiac". Le nom actuel nous est donc venu presque inchangé depuis les origines. Et voilà qu'on nous impose un surnom inventé !"
Avec les membres de son Association pour l'opposition à la signalisation bilingue, l'irréductible retraité, ancien maire, ose braver le politiquement correct breton qui glorifie "la langue celte des ancêtres" : il a donc collé de l'adhésif noir sur les tout nouveaux panneaux. Et s'emporte contre cet "impérialisme bretonnant suscité par des autonomistes qui noyautent les instances culturelles du département et de la région"...
Au conseil général, Jo Brohan, l'élu responsable de l'installation de ces panneaux à 200 euros pièce, relativise l'argument culturel - "Je ne sais pas si nous sauverons la langue bretonne, mais il est important qu'elle soit présente dans le domaine public" - et en avance un autre, de poids : "Les touristes adorent".
Une chose est sûre : dans les giratoires, les vacanciers venus d'ailleurs, joyeusement égarés par cet exotisme de carte postale, ne peuvent que lever le pied. Et c'est tant mieux pour la sécurité routière. Mais était-ce bien le but ?"

3 commentaires:

Jean-Pierre a dit…

"L'affaire" est beaucoup plus compliqué que cela et vu de Paris. Télérama, que j'aime bien en demeurant, se comporte de manière singulière sur ce dossier en ne présentant quasimment qu'un seul son de cloche.
D'abord il y a une politique linguistique globale, tant de la région administrative Bretagne que des Conseils Généraux, dont celui du Morbihan, et à la majorité et non pas de la décision d'un seul élu comme l'annonce l'article.
Ensuite des réactions du quotidien Ouest France qui n'a présenté que le son de cloche de la poignée d'opposants et aucun communiqué qui allait à l'encontre de cette politique.
Il faut préciser également que la signalisation bilingue est largement approuvée par les habitants de l'Est du Morbihan. L 'enquête effectuée par les opposants eux-mêmes en apporte la preuve puisque seulement 12 communes sur 130 communes contactées ont émis des réserves. Le conseil général du Morbihan s'appuie aussi sur les enquêtes réalisées par l'Office de langue bretonne auprès des communes. En
1999, parmi les réponses, 79% des communes de l'Est du Morbihan considèrent que la langue bretonne est le patrimoine aussi de la Haute-Bretagne (la moitié des communes avait répondu à l'enquête). En 2003 : 74 % des communes de Haute-Bretagne et 84 % des communes de l'Est du Morbihan considèrent que « la langue bretonne ne concerne pas seulement les locuteurs du breton. Elle
est une marque d'identité valorisante pour tous les bretons » (le quart des
communes avait répondu). Une grande partie des noms de lieux sont bretons.
La pratique du breton existe aussi par le réseau associatif et par les
classes bilingues breton/français qui se développent un peu plus tout les ans. Il existe des sites bilingues à Ploërmel, Josselin, Guégon, Mauron, Questembert, Redon ...
Cela montre bien que la population locale est favorable au breton sinon les parents n'engageraient pas l'avenir de leurs enfants par l'apprentissage du breton.
Le mouvement culturel est quasi unanime à condamner l'action de ces élus.
Voici celle de l'Office de la langue bretonne, en date du 21 novembre, en droit de réponse à l'article d'Ouest France :

Suite à l'article de Ouest-France paru en page Bretagne le vendredi 18 novembre, relatant la protestation symbolique d'une dizaine de manifestants contre la signalisation bilingue dans l'est du Morbihan, l'Office de la Langue Bretonne souhaite réagir :

L'Office de la Langue Bretonne déplore qu'une association souhaite s'opposer au développement d'une signalisation bilingue dans l'est du Morbihan et s'interroge sur la bonne foi de la rhétorique employée. En effet, déclarer que le breton est imposé aux usagers est plutôt singulier s'agissant de commenter une signalisation bilingue. Comment croire qu'offrir deux langues serait une imposition alors que de n'en mettre qu'une (le français) représenterait la panacée.

En aucun cas le bilinguisme ne retire quoique ce soit à quiconque, bien au contraire; il est un enrichissement et doit être considéré comme tel. Rappelons qu'historiquement, la seule langue qui n'ait jamais été imposée aux Bretons est le français et l'article 2 de la constitution est là pour en témoigner.

N'inversons pas les rôles. Aujourd'hui, de part l'effet d'une politique d'exclusion de l'école et de la vie publique qui dure depuis plus d'un siècle, la langue bretonne, patrimoine de l'humanité toute entière, est considérée par l'UNESCO comme une langue en danger sérieux d'extinction. Le débat, nous semble-t-il, se doit de porter sur la construction résolue d'une société bilingue et non sur l'opposition des langues entre elles.

Quelle société voulons-nous pour nos enfants ? Le monolinguisme francophone nous amène directement à moyen terme vers le tout anglais. Le bilinguisme français-breton ouvre la voie vers une société plurilingue équilibrée. C'est bien là tout le sens et l'enjeu du plan de politique linguistique voté à l'unanimité par le Conseil Régional de Bretagne le 17 décembre 2004 ainsi que de l'action du Conseil Général du Morbihan auquel nous réitérons nos encouragements et notre soutien. Tous les enfants bilingues du Morbihan de Ploërmel, Questembert où Lorient leurs en sauront gré.


Pas si simple hein ? D'autant que les "attaques" contre la langue bretonne se multiplient.
Comment expliquer que l'ANPE refuse des offres d'emploi bilingues (français/breton) pour un poste ou la connaissance de la langue bretonne est exigée, au titre que je cite tellement c'est énorme : "les offres d'emploi en langue bretonne seraient discriminatoire et, à ce titre, nous ne pouvons donner une suite favorable à votre demande."
Si l'on se réfère à la loi Toubon (du 4 août 1994) il est bien précisé dans l'article 21 que Les dispositions de la présente loi s'appliquent sans préjudice de la réglementation relative aux langues régionales de France et ne s'opposent pas à leur usage.
Si une société a besoin impérativement de recruter une personne qui maîtrise l'anglais, il ne me paraît pas discriminatoire que l'offre d'emploi soit rédigée en anglais. Si je ne comprends pas l'anglais je ne peux prétendre à ce poste. Logique non ? C'est effectivement ce qu'à compris l'ANPE de Brest, parce qu'une offre d'emploi en anglais est bel et bien acceptée.
Mais pas en breton.
Wanadoo s'y était mis aussi, mais a fait marche arrière devant la très forte réaction de boycott des usagers.
On est loin des panneaux ?
Pas tant que cela.

Les bretons ont malheureusement l'habitude de voir traiter ce genre de sujet, vus de Paris, avec un manque de discernement qui fait peur.

Anonyme a dit…

"On est loin des panneaux ?"
Réflexion normale d'un défendeur du breton devant une décision totalement illogique !!
autre exemple où on est n'est pas loin du tout des panneaux inventés :
les coiffes ridicules que les bretons bretonnants ont mis tout d'un coup sur les têtes au début du XIX, on ne sait toujours pas pourquoi !!!
On sent un esprit de famille très pragmatique, puisque les écossais ont inventées leur jupes "traditionnelles", à la même époque !!
Remarquez qu'on aurait sans doute pu faire pire : des anneaux sur le cou, ou des plateaux accrochés aux lèvres : finalement, ils ont eu de la chance !!!

Yann Le Gall a dit…

Je ne connais pas ce maire mais son combat est tout à fait louable : incroyable qu'on jette ainsi de l'argent par les fenêtres pour une double signalétique ubuesque à l'heure où personne n'a plus un sou en poche sinon les dirigeants patronaux et politiques !

Le pire est qu'en plus, ces communes doivent se farcir un breton inventé par l'Office de la Langue Bretonne (qui cautionne des ouvrages douteux sur le passé nazi des militants bretonnants nationalistes des années 30-40) alors qu'on a toujours parlé gallo (un patois de français) à l'est d'une ligne schématique allant de St-Brieuc à Vannes depuis 1100 environ !!! Un peu comme si on imposait l'alsacien en Normandie !!

Je conseille à ce sujet la lecture très instructive du livre de Françoise Morvan : Le Monde comme si, nationalisme et dérive identitaire en Bretagne (Actes Sud, 2002 ; en poche, 2005), il est magistral !